dimanche 16 octobre 2011

L’enfer des préfectures françaises



Dans un épisode de la série fantastique Supernatural, le roi de l'enfer raconte les modifications qu'il a apporté à son royaume, au lieu des classiques supplices, tortures et sévices en tout genre, les damnés sont  désormais contraints de suivre une file d'attente interminable. Après des années quand ils arrivent enfin au guichet, ils retournent à leur point de départ et recommencent la queue, crise de nerfs garantie !

Toutes proportions gardées, c'est un peu ce qui est en train d'arriver aux étrangers qui doivent accomplir certaines formalités à la  préfecture, les témoignages se comptent par dizaines et ils sont similaires, il y a donc bien une volonté d'humilier au maximum les étrangers, tout d'abord  en leur faisant passer la nuit dehors puis en les rembarrant au moindre prétexte. C'est du sadisme et c'est voulu.
En outre, comme j'ai pu moi même le constater, les français eux mêmes ne sont pas à l'abri de telles méthodes. L'administration est devenue un enfer, gare à ceux qui tomberaient la dedans.



Y. et S. n’ont pas encore 30 ans, ils n’ont pas la même nationalité, sont nés loin de la France dans des pays dont ils n’étaient ni l’un, ni l’autre ressortissants. Cependant, ils ont en commun le français qu’ils ont acquis dans un lycée français réputé de l’étranger où ils se sont rencontrés. Le prestige de la France, bien qu’il s’étiole, est encore palpable dans de nombreux pays, les lycées français y sont très prisés et enseignent aux élites. Après le bac, ils se sont perdus de vue, puis retrouvés … en France où ils ont tout naturellement poursuivi leurs études. Ils se sont mariés. Elle a obtenu son master, il a soutenu sa thèse et a trouvé immédiatement du travail dans une start-up au moment où leur fille naissait. Et les ennuis ont commencé.



Ils déménagent fin février dans l’Essonne et se renseignent immédiatement pour effectuer leur changement d’adresse et demander un TIR pour leur fille (sorte de visa pour les enfants nés en France leur permettant de rentrer en France après un séjour à l’étranger ; ce n’est pas un titre de séjour). Malheureusement, ces démarches ne peuvent se faire par voie postale, ils doivent venir chercher les dossiers aux guichets. Difficile pour Y. de prendre des RTT ayant à peine débuté son nouveau job ou pour S. de faire la queue pendant des heures avec un nourrisson. Ils récupèrent finalement tous les dossiers le 20 avril et les renvoient par la Poste à la Préfecture d’Évry le 23.

Mais le dossier du TIR leur revient le 20 juin, le changement d’adresse doit se faire avant la demande de TIR. De plus, les dossiers ne peuvent plus être envoyés par la Poste depuis le 1er avril. Ils se déplacent, expliquent qu’ils ont suivi la procédure qu’on leur avait indiquée. Ils se voient répondre « Bah, la personne qui vous renseignés s’est trompée ». Ils essaient une dernière tentative désespérée, est-il possible de faire un truc temporaire juste pour les vacances d’été pour que les grands-parents puissent voir leur petite-fille. La fonctionnaire les engueule “Oui oui, je sais tous les grands-parents sont malades et vont mourir ; vous devez faire votre changement d’adresse avant ». Ils n’ont aucune nouvelle du dossier de changement d’adresse, dont les services préfectoraux ont perdu la trace.


Mais début juillet il y a plus urgent que le changement d’adresse ou le TIR, il faut lancer la procédure de renouvellement des titres de séjour. J’ai (beaucoup) résumé les détails de la procédure d’après ce que mes amis m’ont rapportée. Y. vous raconte la suite :


« Lundi 11 juillet. Ayant entendu dire qu’il fallait y aller tôt, j’arrive à la préfecture d’Évry à 4h du matin. Il y a déjà 200 personnes ! On m’apprend que les policiers distribuent à partir de 7 heures des tickets : ils n’en délivrent que 150. Je sais donc que je n’en aurais pas. Cependant, les policiers nous assurent qu’on peut rentrer sans ticket mais sans garantie de pouvoir passer. Le guichet ferme à 15h. J’ai posé un RTT, je tente le tout pour le tout. Mon tour arrive à 14h30. Chouette, j’ai bien fait d’attendre. Non! “Il faut venir plus tôt et avoir un ticket pour déposer le dossier.” Naïvement, je demande « Quand plus tôt ?, je suis là depuis 4h du matin ». Un employé m’explique qu’il faut passer la nuit sur le trottoir et essayer d’être parmi les 150 premiers pour avoir un ticket! C’est aberrant! mais il le dit de manière très naturelle.

Je reprends un 2e RTT et y retourne à 11h30 un jeudi soir! Il y a environ 130 personnes devant moi. Je devrais donc avoir un ticket vendredi matin. A 7h du matin, on commence la distribution et surprise… Aujourd’hui, ils ne distribuent que 130 tickets, sans raison apparente, les horaires indiqués sont les mêmes le vendredi. Je suis 133°!!! 7h30 d’attente pour rien. Je ne saurai décrire ce que j’ai ressenti.

J’aurai dû en rester là. Mais je me suis dit, lundi, il y a beaucoup de monde, vendredi les employés partent plus tôt en weekend. Mercredi, il n’y pas de dépôt de dossier à la préfecture. C’est uniquement sur rendez-vous. Donc, je vais tenter mardi.

J’arrive à 21h lundi soir. Il y a 80 personnes mais plusieurs listes. Des femmes disent être là depuis dimanche!!! 4 heures du matin : il pleut. 6 heures : on arrête une des voitures de police qui patrouille, pour mettre un peu d’ordre. Chose faite, je suis toujours dans les 80. Cette fois, le ticket est pour moi.

7h : il pleut toujours, c’est l’ouverture du portail extérieur et normalement la distribution des tickets. Les premiers rentrent mais il n’y a toujours pas de ticket. Puis d’un coup une bousculade monstrueuse, les femmes qui hurlent, sans doute tombées, piétinées. La pression est telle que moi-même, je manque de trébucher et de marcher sur ceux qui sont devant moi. Une scène hallucinante, surnaturelle, de chaos. 9 heures : les premiers rentrent. Je reste ainsi sous la pluie encore deux heures. 11 heures : j’obtiens enfin un ticket! Je rentre dans le bâtiment et j’attends mon tour. 14H15 : je présente le fameux ticket et ma demande de renouvellement. “Non, il n’y a plus de ticket pour le renouvellement, celui-là c’est pas le bon ticket, il faut revenir plus tôt”. J’explique mon parcours, – j’ai un ticket, je suis là avant 15h comme c’est demandé, j’ai passé 3 nuits dehors, pris 3 journées de RTT… prenez juste le dossier, il est complet. – Non. – Donnez-moi un rendez-vous. – Non.


C’est très long, désolé, mais je passe beaucoup de détails. Ce n’est pas un cas isolé. Des centaines de personne vivent chaque jour le même enfer.
J’ai rencontré une femme médecin qui est venu 3 fois pour déclarer son changement d’adresse.
Un autre couple a déposé une demande de changement d’adresse en mars. Sans nouvelle, ils sont revenus plusieurs fois et finalement, la demande est perdue. “Êtes-vous sûrs d’avoir déposé un dossier ?”
Pas de changement d’adresse => pas de document de circulation pour les enfants donc pas de vacances. Pourtant j’ai lancé les démarches en avril.


Les étrangers en France n’intéressent personne. Du coup, tout le monde s’en fout. Est-ce normal de demander aux gens de dormir sur le trottoir et au bout de 17h dont 7h sous la pluie sans abri, une employée te parle avec mépris et te dit qu’il faut revenir. C’est normal de faire la queue pendant plus de 24h pour un bout de papier à renouveler.
Il n’y a pas de queue prioritaire pour les femmes enceintes ou avec des enfants en bas âge, ni pour les personnes âgées. C’est humiliant, indigne du pays des droits de l’homme. Et ça ne gêne personne.
Normalement, l’accueil des étrangers c’est un “service”. Ces agents sont à notre service pour accomplir les procédures concernant notre séjour en France. Or, ils nous accusent de mensonges, nous engueulent, nous traitent comme des merdes. Pourtant, on n’est pas des “voyous”, ni des voleurs, ni…. On bosse, on paye des impôts. On ne respecte pas moins la loi que les Français eux-mêmes.
Voici un reportage de BFMTV à la préfecture d’ÉvryMais ça ne montre pas vraiment ce qu’on endure là-bas. On n’est pas espacé comme ça dans la file d’attente, on ne voit pas les bousculades. La police a même utilisé du gaz lacrymogène plusieurs fois comme en témoigne cette autre vidéo.

Sur ces vidéos, on ne voit pas l’humiliation qu’on subit après avoir eu froid, avoir été bousculé, piétiné et même gazé. On ne voit pas le contact avec les employés qui nous disent “il faut passer la nuit devant préfecture pour espérer avoir un ticket”. C’est pas dit que le nombre de tickets varie selon leur bon vouloir. Bref, ayant vécu ça, ces reportages sont en deçà de la réalité.

Un article du Parisien sur le calvaire des étrangers à la préfecture de Palaiseau :
Ces articles ne sont pas assez médiatisés alors que c’est un scandale quotidien. »

Dernières nouvelles de mes amis. Début septembre, la Préfecture d’Évry leur a renvoyé un des deux dossiers de changement d’adresse (qu’ils ont retrouvé). Sur un post-it, on leur explique que c’est trop tard pour faire le changement d’adresse, il faut faire le renouvellement des titres de séjour directement. La note sur le post-it précise que le renouvellement doit se faire à Palaiseau alors qu’on leur a, plusieurs fois, assuré que c’est à Évry qu’il fallait le faire.

De toute façon, pour eux, la préfecture d’Évry et de Palaiseau, c’est terminé. Ils ont décidé de déménager dans un autre département en espérant que dans leur nouvelle préfecture, ils seront mieux traités.
Ça ne se passe pas toujours de cette manière. Il existe des pays où tout peut se faire par voie postale (États-Unis, Suède), où l’étranger n’a pas à passer par la case humiliation pour obtenir ses papiers. Des solutions existent pour les étrangers en France. Mais il n’y a aucune volonté politique pour leur faciliter la vie. Au contraire, les préfectures sont devenues des machines à fabriquer des sans-papiers aisément expulsables. Et on nous parle d’immigration choisie. Si Y. et S. ne parviennent pas à régulariser leur situation rapidement, je serais la première à leur conseiller de quitter la France. Ils n’auront aucune difficulté à trouver des cieux plus cléments.

http://becassine.owni.fr/2011/09/visite-guidee-dans-lenfer-des-prefectures-francaises/

Voir aussi :
http://essonneinfo.fr/91-essonne-info/9849/lattente-interminable-des-residents-etrangers-devant-la-prefecture/

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