vendredi 5 avril 2013

Le monde va finir...

Puissant !


« Le monde va finir. La seule raison, pour laquelle il pourrait durer, c’est qu’il existe. Que cette raison est faible, comparée à toutes celles qui annoncent le contraire, particulièrement à celle-ci : Qu’est-ce que le monde a désormais à faire sous le ciel ?



— Car, en supposant qu’il continuât à exister matériellement, serait-ce une existence digne de ce nom et du Dictionnaire historique ? Je ne dis pas que le monde sera réduit aux expédients et au désordre bouffon des républiques du Sud-Amérique, que peut-être même nous retournerons à l’état sauvage, et que nous irons, à travers les ruines herbues de notre civilisation, chercher notre pâture, un fusil à la main.

Non; car ces aventures supposeraient encore une certaine énergie vitale, écho des premiers âges. Nouvel exemple et nouvelles victimes des inexorables lois morales, nous périrons par où nous avons cru vivre. La mécanique nous aura tellement américanisés, le progrès aura si bien atrophié en nous toute la partie spirituelle, que rien, parmi les rêveries sanguinaires, sacrilèges ou antinaturelles des utopistes, ne pourra être comparé à ses résultats positifs. Je demande à tout homme qui pense de me montrer ce qui subsiste de la vie.

De la religion, je crois inutile d’en parler et d’en chercher les restes, puisque se donner la peine de nier Dieu est le seul scandale, en pareilles matières. La propriété avait disparu virtuellement avec la suppression du droit d’aînesse; mais le temps viendra où l’humanité, comme un ogre vengeur, arrachera leur dernier morceau à ceux qui croient avoir hérité légitimement des révolutions. Encore, là ne serait pas le mal suprême.

L’imagination humaine peut concevoir, sans trop de peine, des républiques ou autres États communautaires, dignes de quelque gloire, s’ils sont dirigés par des hommes sacrés, par de certains aristocrates. Mais ce n’est pas particulièrement par des institutions politiques que se manifestera la ruine universelle, ou le progrès universel; car peu m’importe le nom. Ce sera par l’avilissement des cœurs.

Ai-je besoin de dire que le peu qui restera de politique se débattra péniblement dans les étreintes de l’animalité générale, et que les gouvernants seront forcés, pour se maintenir et pour créer un fantôme d’ordre, de recourir â des moyens qui feraient frissonner notre humanité actuelle, pourtant si endurcie ?

— Alors, le fils fuira la famille, non pas à dix-huit ans, mais à douze, émancipé par sa précocité gloutonne ; il la fuira, non pas pour chercher des aventures héroïques, non pas pour délivrer une beauté prisonnière dans une tour, non pas pour immortaliser un galetas par de sublimes pensées, mais pour fonder un commerce, pour s’enrichir, et pour faire concurrence à son infâme papa, fondateur et actionnaire d’un journal qui répandra les lumières et qui ferait considérer le Siècle d’alors comme un suppôt de la superstition.

— Alors, les errantes, les déclassées, celles qui ont eu quelques amants et qu’on appelle parfois des Anges, en raison et en remerciement de l’étourderie qui brille, lumière de hasard, dans leur existence logique comme le mal, — alors celles-là, dis-je, ne seront plus qu’impitoyable sagesse, sagesse qui condamnera tout, fors l’argent, tout, même les erreurs des sens!

Alors, ce qui ressemblera à la vertu, que dis-je, tout ce qui ne sera pas l’ardeur vers Plutus sera réputé un immense ridicule. La justice, si, à cette époque fortunée, il peut encore exister une justice, fera interdire les citoyens qui ne sauront pas faire fortune.

Ton épouse, ô Bourgeois ! ta chaste moitié, dont la légitimité fait pour toi la poésie, introduisant désormais dans la légalité une infamie irréprochable, gardienne vigilante et amoureuse de ton coffre-fort, ne sera plus que l’idéal parfait de la femme entretenue.

Ta fille, avec une nubilité enfantine, rêvera, dans son berceau, qu’elle se vend un million, et toi-même, ô Bourgeois, — moins poète encore que tu n’es aujourd’hui,

— tu n’y trouveras rien à redire; tu ne regretteras rien. Car il y a des choses, dans l’homme, qui se fortifient et prospèrent à mesure que d’autres se délicatisent et s’amoindrissent; et, grâce au progrès de ces temps, il ne te restera de tes entrailles que des viscères !

— Ces temps sont peut-être bien proches; qui sait même s’ils ne sont pas venus, et si l’épaississement de notre nature n’est pas le seul obstacle qui nous empêche d’apprécier le milieu dans lequel nous respirons ?

Quant à moi, qui sens quelquefois en moi le ridicule d’un prophète, je sais que je n’y trouverai jamais la charité d’un médecin. Perdu dans ce vilain monde, coudoyé par les foules, je suis comme un homme lassé dont l’oeil ne voit en arrière, dans les années profondes, que désabusement et amertume, et, devant lui, qu’un orage où rien de neuf n’est contenu, ni enseignement ni douleur. Le soir où cet homme a volé à la destinée quelques heures de plaisir, bercé dans sa digestion, oublieux — autant que possible — du passé, content du présent et résigné à l’avenir, enivré de son sang-froid et de son dandysme, fier de n’être pas aussi bas que ceux qui passent, il se dit, en contemplant la fumée de son cigare : «Que m’importe où vont ces consciences?»

Je crois que j’ai dérivé dans ce que les gens du métier appellent un hors-d’œuvre. Cependant, je laisserai ces pages, — parce que je veux dater ma colère. »

Baudelaire. Fusées


Vu ici : 
http://echelledejacob.blogspot.com/2013/04/le-monde-va-finir.html

14 commentaires:

Maxime Lauvray a dit…

Ça c'est ce qu'on appelle une Plume..

Elliot a dit…

"Hors d'oeuvre"? Quelle humilité..."Oeuvre d'art" plutôt...même si ce terme s'applique plus difficilement à l'écriture...

Wisdoom a dit…

Epoustouflant!!! il parlait déjà d'américanisme...il parlait déjà de Nabila...

Alors que Nostradamus décrivait des faits décisifs de l'histoire, Baudelaire décrivait à merveille les moeurs actuel... l'arbre est toujours dans la graine et la graine est déjà dans l'arbre. Connais toi toi meme, suffit de ne pas avoir de barrière.. et on peut y voire tout les hommes, du meilleur comme du pire ..d'aujourd'hui et de demain..

Respect!!

Saralhidchi a dit…

Absolument prodigieux respect du temps moderne qui n aura pas le dernier mot

BlueMan a dit…

Le raisonnement de ce monsieur est spécieux.

Plus simplement, le monde va finir, car en dehors des trous noirs, tout ce qui existe a obligatoirement une fin.

Dans cet Univers, tout naît, croit, se développe, atteint une apogée, décline, dégénère, et meurt. TOUT. Absolument tout.

Même les civilisations, même les planètes, même les soleils, même les galaxies, etc.

La seule différence, c'est le temps mis pour parcourir la courbe. ;)

Ainsi donc, si quelque chose commence, nous pouvons être sûrs qu'elle va se terminer.

Il n'y a que ce qui n'as pas de début qui n'a pas de fin.

Voilà pourquoi notre civilisation, puis ensuite notre monde, vont un jour chacun se terminer.

20 100 a dit…

Oui pourquoi pas, assez dandy effectivement.
Céline est à mes yeux plus pertinent et précis mais bon c'est vrai que par les temps qui courent c'est comme citer Satan et pourtant...

Zangao a dit…

Si Satan écris aussi bien, il mérite d'être lu.

Rorschach a dit…

ça tombe bien, j'allais justement publier un article de Belzébuth ;)

Zangao a dit…

Sur ou de ?

Charles Christ a dit…

Merci !

Rorschach a dit…

@ zangao
De !

Zangao a dit…

Impatient de lire cette Hauteur !

Tomla a dit…

What Starts, Ends
Premier album de Rubicon en 1992, après le split de Fields Of The Nephilim.
Rivers :
http://www.youtube.com/watch?v=zDlxfKCcUKM
Watch Without Pain :
http://www.youtube.com/watch?v=e7f1a2BwkIA

DarkWhite a dit…

c'est pas une oeuvre "d'art" mais "d'or" ^^

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Commentaires fermés

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