mardi 23 décembre 2014

René Guénon : réflexion sur la Démocratie




Si l’on définit la « Démocratie » comme le gouvernement du peuple par lui-même, c’est là une véritable impossibilité, une chose qui ne peut pas même avoir une simple existence de fait, pas plus à notre époque qu’à n’importe quelle autre ; il ne faut pas se laisser duper par les mots, et il est contradictoire d’admettre que les mêmes hommes puissent être à la fois gouvernants et gouvernés, parce que, pour employer le langage aristotélicien, un même être ne peut être « en acte » et « en puissance » en même temps et sous le même rapport.


Il y a là une relation qui suppose nécessairement deux termes en présence : il ne pourrait y avoir de gouvernés s’il n’y avait aussi des gouvernants, fussent-ils illégitimes et sans autre droit au pouvoir que celui qu’ils se sont attribué eux-mêmes ; mais la grande habileté des dirigeants, dans le monde moderne, est de faire croire au peuple qu’il se gouverne lui-même ; et le peuple se laisse persuader d’autant plus volontiers qu’il en est flatté et que d’ailleurs il est incapable de réfléchir assez pour voir ce qu’il y a là d’impossible.

C’est pour créer cette illusion qu’on a inventé le « suffrage universel » : c’est l’opinion de la majorité qui est supposée faire la loi ; mais ce dont on ne s’aperçoit pas, c’est que l’opinion est quelque chose que l’on peut très facilement diriger et modifier ; on peut toujours, à l’aide de suggestions appropriées, y provoquer des courants allant dans tel ou tel sens déterminé ; nous ne savons plus qui a parlé de « fabriquer l’opinion », et cette expression est tout à fait juste, bien qu’il faille dire, d’ailleurs, que ce ne sont pas toujours les dirigeants apparents qui ont en réalité à leur disposition les moyens nécessaires pour obtenir ce résultat.

Cette dernière remarque donne sans doute la raison pour laquelle l’incompétence des politiciens les plus « en vue » semble n’avoir qu’une importance très relative ; mais, comme il ne s’agit pas ici de démonter les rouages de ce qu’on pourrait appeler la « machine à gouverner », nous nous bornerons à signaler que cette incompétence même offre l’avantage d’entretenir l’illusion dont nous venons de parler : c’est seulement dans ces conditions, en effet, que les politiciens en question peuvent apparaître comme l’émanation de la majorité, étant ainsi à son image, car la majorité, sur n’importe quel sujet qu’elle soit appelée à donner son avis, est toujours constituée par les incompétents, dont le nombre est incomparablement plus grand que celui des hommes qui sont capables de se prononcer en parfaite connaissance de cause.

Ceci nous amène immédiatement à dire en quoi l’idée que la majorité doit faire la loi est essentiellement erronée, car, même si cette idée, par la force des choses, est surtout théorique et ne peut correspondre à une réalité effective, il reste pourtant à expliquer comment elle a pu s’implanter dans l’esprit moderne, quelles sont les tendances de celui-ci auxquelles elle correspond et qu’elle satisfait au moins en apparence. 

Le défaut le plus visible, c’est celui-là même que nous indiquions à l’instant : l’avis de la majorité ne peut être que l’expression de l’incompétence, que celle-ci résulte d’ailleurs du manque d’intelligence ou de l’ignorance pure et simple ; on pourrait faire intervenir à ce propos certaines observations de « psychologie collective », et rappeler notamment ce fait assez connu que, dans une foule, l’ensemble des réactions mentales qui se produisent entre les individus composants aboutit à la formation d’une sorte de résultante qui est, non pas même au niveau de la moyenne, mais à celui des éléments les plus inférieurs. 

[...]

Cela dit, il nous faut encore insister sur une conséquence immédiate de l’idée « démocratique », qui est la négation de l’élite entendue dans sa seule acceptation légitime ; ce n’est pas pour rien que « démocratie » s’oppose à « aristocratie », ce dernier mot désignant précisément, du moins lorsqu’il est pris dans son sens étymologique, le pouvoir de l’élite. Celle-ci, par définition en quelque sorte, ne peut être que le petit nombre, et son pouvoir, son autorité plutôt, qui ne vient que de sa supériorité intellectuelle, n’a rien de commun avec la force numérique sur laquelle repose la « démocratie », dont le caractère essentiel est de sacrifier la minorité à la majorité, et aussi, par là même, comme nous le disions plus haut, la qualité à la quantité, donc l’élite à la masse. 

Ainsi, le rôle directeur d’une véritable élite et son existence même, car elle joue forcément ce rôle dès lors qu’elle existe, sont radicalement incompatibles avec la « démocratie», qui est intimement liée à la conception « égalitaire », c’est-à-dire à la négation de toute hiérarchie : le fond même de l’idée « démocratique » c’est qu’un individu quelconque en vaut un autre, parce qu’ils sont égaux numériquement, et bien qu’ils ne puissent jamais l’être que numériquement. Une élite véritable, nous l’avons déjà dit, ne peut être qu’intellectuelle ; c’est pourquoi la « démocratie » ne peut s’instaurer que là où la pure intellectualité n’existe plus, ce qui est effectivement le cas du monde moderne. 

René Guenon – La crise du monde moderne, 1927
Édition Folio, p.131-133.

Vu sur :
 http://quenelplus.com/revue-de-presse/rene-guenon-reflexion-sur-la-democratie.html

7 commentaires:

A.M. a dit…

Merci pour ce rappel, Rorschach. Souvent intéressant, René Guénon, et tout particulièrement cet ouvrage.

leon alastray a dit…

amies internautes;@ ROR.la liberté de s exprimé sur tes commentaires est bien meilleur que d entendre tous ces médias complices aux élites dirigeant ce monde chaotique ;alors grace a la foi notre liberté grandie.....PS;;meme dans la douleur;;meme dans l épreuve; il doit y avoir une valeur qui nous dépasse;

leon alastray a dit…

Dans une conférence prononcée en 1819, le philosophe Benjamin Constant explique en
quoi notre conception de la liberté diffère de celle des anciens. De « positive » (le pouvoir de
participer aux affaires publiques), elle est devenue « négative » (ne pas être opprimé). En
d’autres termes, un citoyen moderne attend surtout du pouvoir la protection de ses intérêts
personnels :
« Nous ne pouvons plus jouir de la liberté des anciens, qui se composait de la participation
active et constante au pouvoir collectif. Notre liberté à nous doit se composer de la jouissance
paisible de l’indépendance privée. La part que dans l’antiquité chacun prenait à la
souveraineté nationale n’était point, comme de nos jours, une supposition abstraite. La
volonté de chacun avait une influence réelle ; l’exercice de cette volonté était un plaisir vif et
répété. En conséquence, les anciens étaient disposés à faire beaucoup de sacrifices pour la
conservation de leurs droits politiques et de leur part dans l’administration de l’Etat. Chacun
sentant avec orgueil tout ce que valait son suffrage, trouvait, dans cette conscience de son
importance personnelle, un ample dédommagement.
Ce dédommagement n’existe plus aujourd’hui pour nous. Perdu dans la multitude,
l’individu n’aperçoit presque jamais l’influence qu’il exerce. Jamais sa volonté ne s’empreint
sur l’ensemble, rien ne constate à ses propres yeux sa coopération. L’exercice des droits
politiques ne nous offre donc plus qu’une partie des jouissances que les anciens y trouvaient,
et en même temps les progrès de la civilisation, la tendance commerciale de l’époque, la
communication des peuples entre eux, ont multiplié et varié à l’infini les moyens de bonheur
particulier.
[...] Le but des anciens était le partage du pouvoir social entre tous les citoyens d’une
même patrie; c’était là ce qu’ils nommaient liberté. Le but des modernes est la sécurité

tono tony a dit…

Un livre que j'ai lu et relu...et que je relierais...

Vive la démon-crassie...

Amaury Massalis a dit…

Dans certains passages de ce texte, René Guenon a pu être influencé par le livre de Gustave Le Bon "Psychologie des foules" (1895) qui dit : "l'individu se trouve altéré par la foule, devient surtout soumis à l’inconscient, et régresse vers un stade primaire de l’humanité."
Or, dans "La Sagesse des foules" écrit par James Surowiecki, publié en 2004, "la Sagesse des foules" traite de plusieurs situations au cas inverse : perception et résolution d'un problème plus efficaces par une foule que par n'importe quel individu en faisant partie ou non.
Comme premier exemple, Surowiecki cite une anecdote de 1906 issue du statisticien britannique Francis Galton. Galton — supposant au départ l'évaluation des experts plus fiable que celle de la foule — se rend à un marché de bétail où a lieu un concours. Il s'agit de deviner le poids d'un bœuf après qu'il a été abattu et « débité ». Galton note plusieurs centaines de paris (787), et découvre que leur moyenne est 1197 livres alors que le poids réel du bœuf est 1198 livres, soit dans ce cas particulier une précision de 10^-3, qui le surprend.
Une autres expérience connue et souvent de demander à des étudiants de deviner combien de billes contient une bouteille qui en est remplie. La moyenne des réponses est souvent très proche du nombre réel et meilleure que celle de la plupart des étudiants de la classe, les biais cognitifs des étudiants se compensant dans une certaine mesure.
Il en est de même pour la politique, pour les élections.

Là où René Guenon à parfaitement raison c’est qu’il admet qu’il y a une "machine à gouverner", ce faisant, le système est biaisé. Effectivement, une intelligence supérieur, formé d’un petit groupe d’individus "l'aristocratie républicaine" qui canalise, dirige et contraint le peuple "demos", qui lui donne l’illusion d’un choix alors qu’il ne l’a pas. Le peuple n'a pas de réel choix puisque tous les candidats sont présélectionnés par le dit "groupe d’individus" qui figure ici comme intelligence supérieur.

Alain Dourak a dit…

Est ce que la démocratie permettrais que les français organisent une pression sur le gouvernement pour livrer les Mistrals? On est en train d’aider ceux qui veulent nous détruire. Leur commerce avec la Russie s’accroit et c’est surprenant, pendant que le notre décroit comme prévu. Notre position n'est pas tenable. Attendons nous l’accroissement des tentions pour que quelqu’un coule les bateaux dans notre rade et on aura tout gagné. Au lieu d'attendre que cela ne dégénère jusqu'à l’irréparable, l’incontrôlable, ne peut on pas pousser un peut dans le bon sens? Si non un jour le remboursement des frais de santé et paiement de retraites des français n’aura plus de sens .
La Russie à plusieurs reprises n’a pas répondu par la violence et Poutine nous a gentiment avertis plusieurs fois des dangers, nous a offert un sapin de Noël. Faisons ce geste de bonne volonté pour le remercier et l’encourager à garder le cap vers la paix. Demandons la livraison normale des bateaux à nos amis.
« Mistral : Paris ne peut pas invoquer le cas de force majeure »
Lire la suite: http://french.ruvr.ru/news/2014_12_24/Mistral-Paris-ne-peut-pas-invoquer-le-cas-de-force-majeure-Rogozine-7698/

les cles du rocher les cles du rocher a dit…

En fait, qui peut prétendre être suffisamment intelligent pour décider de ce qui est bien ou mal pour les autres? Personnes...
Ce qui est bien ou mal pour la collectivité? La collectivité elle même.
Ça ne marchera jamais, certaines peur et à angoisses sont les créateurs de ces hommes de pouvoir...
Leur père et mère, la peur et l'absence, et comme on a été élever on éduque ses enfants.
Ce qui est intéressant, est que notre époque permet une réel démocratie, les technologies plus que jamais pourrait synthétisé l'opinion du peuple, et je pense qu'un future possible va dans se sens.
Chacun pourrait voter de chez lui, sur tout les sujets, juste en un click, après reconnaissance digitale,
Deux concepts s'oppose qui explique tout:
Unification et rassemblement
À l'origine nous nous rassemblions tout en conservant notre individualité
Aujourd'hui nous unissons et gommons nos différences

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